Nous courons à la catastrophe ! La France s’en va à vau-l’eau ! Notre pays a perdu toute crédibilité ! La misère s’abat sur les Français ! Et notre petite ville s’enfonce elle aussi dans la décadence (malgré un bref sursaut entre 2014 et 2020). Pas un jour sans que les prophètes de malheur n’agitent la sonnette d’alarme, mettent en branle le tocsin.
Un fonds de commerce qui marche
Le déclinisme, c’est vendeur ! L’essayiste Nicolas Baverez tient ce fonds de commerce depuis plus de vingt ans : son livre La France qui tombe (2003) a connu un franc succès. Et il ressasse encore et toujours les mêmes poncifs. Et ça marche comme on le voit dans ces quelques titres de chroniques ou interviews : La France est complètement congelée, Les jeunes n’auront pas de retraites. C’est bien simple, nous vivons une époque de décadence, nous sommes au bord du gouffre, de l’effondrement. Bien sûr, si nous regardons ailleurs, autour de nous, notre malheur nous paraît encore plus affreux, puisque, comme tout le monde le sait, l’herbe est plus verte dans le pré du voisin. C’était mieux avant et c’est beaucoup mieux ailleurs.

Cette posture permet de se présenter comme plus informé, plus avisé, plus sage que le commun qui se laisse abuser par le tourbillon d’une vie somme toute assez confortable. À moi, on ne la fait pas !
De l’effondrement que racontent Baverez et ses homologues, il existe des visions plus noires : des vidéos rouge sur noir, où une voix d’outre-tombe vous annonce la fin du monde. Une découverte récente pour moi, au moment de la campagne municipale.

Un filon inépuisable pour les campagnes électorales
Une ville à la dérive, en léthargie, saccagée, un pays qui n’est plus ce qu’il était. Autrefois, il y avait des commerces dans la ville, les rues étaient propres, et on était libre, car maintenant, on ne peut plus rien dire, on était en sécurité car il y avait de l’autorité. Qu’importe si ce passé est un monde rêvé, un fantasme, cela fait la base d’un programme comme MAGA (Make America Great Again) et chacun peut réécrire ce slogan à sa sauce : Retrouvons Lannion, Redon, Argenton (gardez la rime), lançons la Reconquête de Paris, Vendôme, Notre-Dame de Cléry.
Puisque tout va mal, et de plus en plus mal, il y a une raison, et sûrement un responsable. Désignons le bouc émissaire qui sera voué à finir dans les poubelles de l’histoire (on peut même le brûler en effigie, le passer à la guillotine, après l’avoir traîné devant un tribunal populaire). Ça peut être le maire ou le président de la République, on peut aussi étendre la liste à tous les parlementaires, et même à tous ceux qui font de la politique. Vous pouvez même élargir votre détestation à un catégorie bien plus vaste, selon les opinions, la religion, la couleur de peau, l’origine ethnique et dénoncer le wokisme, la pensée unique, l’entrisme islamique, l’immigration massive.
À la foule rassemblée par la nostalgie d’un monde passé, fantasmé et par la haine de ce qui est autre, différent, il faut un chef, un leader à qui sera déléguée la charge de ressusciter les temps révolus et d’éliminer les obstacles à la restauration impossible d’un ordre immuable.

En 1960, l’Anglais Roy Lewis a publié un petit livre réjouissant Pourquoi j’ai mangé mon père? qui raconte les inventions et mésaventures d’Édouard, hominien de génie, auquel s’oppose son frère Vania, adversaire résolu de la modernité dont le slogan est Remontons dans les arbres. Comme avant!
Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir ?
Le filon sera sûrement exploité pour la campagne électorale qui va s’ouvrir. Mais je persiste à croire que si le déclinisme ne nous amène pas forcément à faire le choix du pire, le risque qu’il nous fait courir est d’abord de nous empêcher d’agir, de prendre notre destin en main et non pas pour tenter un impossible retour en arrière mais pour construire un avenir commun. Car comme l’écrivait le président (noir) Barak Obama, l’espoir n’est pas un optimisme aveugle — il naît face à l’incertitude. Si vous regardez notre histoire, nous avons traversé des périodes difficiles pour en ressortir plus forts qu’avant
