Commune dortoir?

A y est! la voilà revenue, l’étiquette Ville Dortoir pour notre petite ville. Normal, on est en campagne électorale. Eh oui, comme le souligne le Télégramme, 2/3 des Questembertois n’ont pas d’emploi dans la commune où ils résident. Une situation donnée comme catastrophique qui permet aux docteurs miracles de proposer des remèdes définitifs. Voici quelques notes, pour éclairer le débat, élargir le champ de la réflexion, et permettre aux citoyens (et aux candidats?) de mieux comprendre la question.

Trajets domicile-travail
Il est bien loin le temps où presque tout le monde travaillait… à domicile : le paysan vivait sur sa ferme, l’artisan (tonnelier, bourrelier, etc.) avait son atelier à la maison. D’accord, le journalier faisait quelques centaines de mètres pour rejoindre son patron, et la scierie du bourg faisait venir ses employés d’un peu plus loin.

Cependant, dès les années 50, des ouvriers faisaient le trajet quotidien vers St-Nazaire : à vélo depuis Questembert jusqu'à Péaule où un car les prenait pour aller jusqu'au chantier.Ne croyez pas que j'invente : c'etait mon voisin.


Le changement radical a été sans doute lorsque l’usine Michelin s’est installé au Prat à Vannes et que l’usine a organisé le ramassage des salariés à 25-30 km à la ronde. Plus tard, l’agroalimentaire s’est développé : élevages hors-sol, abattage et transformation, usine d’alimentation du bétail. C’est le temps de Guyomarc’h, de Père Dodu à Malansac, de la SBDD à Pleucadeuc, de la SPI à Berric, de la SOPRAT à La Vraie-Croix qui drainent des salariés de tout le secteur.
Ajoutez à cela l’arrivée des femmes dans les emplois salariés, avec comme conséquence des mobilités divergentes. Une expression savante pour dire simplement que dans le couple, l’un travaille ici et l’autre là, alors que le domicile conjugal est dans un autre lieu.
En distance, comme en temps, le trajet domicile-travail s’allonge. D’après l’INSEE (voir ici), en 2019, dans l’agglo de Vannes, la distance moyenne se situait aux alentours de 13 km. Je n’ai pas trouvé de chiffres plus précis pour Questembert ou Questembert Communauté. En 2009, une étude de l’INSEE pour Questembert Communauté (et SIVOM), notait ceci : La distance entre le domicile et le lieu de travail s’allonge : la moitié des actifs quittant leur commune pour aller travailler font plus de 10,6 kilomètres. soit 2 kilomètres de plus qu’en 1999. Voir spécial Octant n° 117.

Un graphique parlant, mais partiel
Donc, à Questembert, comme dans bien d’autres petites villes, beaucoup d’habitants quittent leur commune de résidence pour aller travailler. À Muzillac, c’est 62,4% (voir tableau T4), à Locminé, c’est 70% (voir tableau T4). Donc, le graphique publié dans le Télégramme du 3 février est tout à fait exact. Faut-il cependant en tirer la conclusion que la commune de Questembert serait en déficit d’emplois ? Un déficit que les futurs élus devaient corriger. C’est là qu’il faut mettre quelques nuances au diagnostic, ou plutôt le compléter. D’autant que la ligne inférieure semble montrer un glissement vers le bas. Un glissement réel, mais pas forcément dramatique, si on regarde plus précisément les variations en chiffres bruts comme en pourcentages.

Indicateur de concentration d’emploi
La notion est expliquée dans un autre tableau du Dossier Complet que l’INSEE publie pour chaque commune et chaque intercommunalité. C’est le Tableau T5 Emploi et activité qui compare le nombre d’emplois dans la zone avec le nombre d’actifs ayant un emploi résidant dans la zone, ce qui donne un rapport, l’indicateur de concentration d’emploi : supérieur à 100, il montre qu’il y a sur le territoire plus d’emplois offerts que d’actifs ayant un emploi, s’il est inférieur à 100, il y a plus d’actifs que d’emplois. Dans le cas de Questembert, l’indicateur de concentration d’emplois est légèrement inférieur à 100, comme le montre le tableau ci-dessous.

Questembert, INSEE, indicateur de concentration d’emploi

Si l’on élargit pour observer la situation au niveau de Questembert communauté, l’indicateur de concentration d’emploi est un peu plus faible (66,4%) et la part des actifs qui travaillent dans une autre commune que leur commune de résidence est encore moins importante. Cependant, l’emploi dans ce cas est peut-être dans une commune de la Communauté.

Questembert Communauté, INSEE, indicateur de concentration d’emploi

Des pistes pour favoriser l’emploi?
Certainement. En s’appuyant sur les filières plastiques et outillage du lycée? Absolument, mais sans trop d’illusions. Il vaut mieux, comme le fait Questembert Communauté, sous la responsabilité de Maxime Picard, vice-président en charge de l’économie, favoriser l’accueil et le développement de toutes les entreprises sur tout le territoire de la communauté. Avec des espaces aménagés ou en cours d’aménagement. Ainsi, la zone de la Haie à Lauzach est en cours d’aménagement, sur une réserve foncière acquise il y a plus de 15 ans. La communauté avait également acquis plusieurs hectares autour du site Guyomarc’h, là où sont implantés aujourd’hui les Transports Le Nocher et la SCOP Echopaille. Les exemples sont multiples d’anticipations qui aboutissent maintenant. Et la communauté vient en appui aux initiatives privées, comme celle qui a permis l’installation d’AIF ingrédients à Cléherlan. En attendant la construction d’une autre usine du même groupe sur la zone de la Hutte St-Pierre à la Vraie-Croix.

Photo AIF dans les Echos 17 octobre 2025


Ceux qui, à la différence des idoles citées dans le psaume de David, ont des yeux pour voir, auront remarqué l’installation de Prefa-Ouest à la Vraie-Croix, la construction en cours d’une unité de production Panemex à Malansac (4 697 m² pour le triage, le nettoyage et le décorticage de céréales et oléagineux, sur le PA de la Chaussée). Et les Questembertois ont pu voir le développement de la zone de Kervault Est.
Il faudrait aussi rappeler que, pendant le mandat 2014-2020, Questembert Communauté s’est privé d’un outil d’appui au développement de l’emploi en vendant (bradant?) la pépinière d’entreprises. Voir l’article Bijoux de famille.

L’économie résidentielle
La population de notre commune et de Questembert Communauté s’accroît : la dynamique démographique de notre territoire est assez forte, comparable à celle des voisins de GMVA et d’Arc-Sud-Bretagne, largement supérieure à celles d’OBC (Malestroit-Guer ) et de Ploërmel communauté où la croissante est réduite.

Diagnostic présenté le 15/10/2025 à l’Asphodèle

Les nouveaux habitants viennent à Questembert pour les nombreux avantages qu’offre notre petite ville. En 2024, le Télégramme avait publié un article titré Questembert élue 41e meilleure ville où habiter en France.Quoi qu’on pense de la méthode employée par la start-up Ville de rêve, cet article avait mis notre petite cité sous les projecteurs de l’actualité et m’avait conduit à explorer les éléments de cette attractivité. Ce qui m’avait permis de lister 22 raisons de choisir Questembert.
Ces nouveaux habitants contribuent à la richesse collective : des salaires, des pensions leur sont versés et sont pour partie au moins dépensés ici. Ils font marcher le commerce et les services.
Et quelles que soient les lacunes de l’offre commerciale locale, les arrivants sont des clients ; leur présence même provoque l’intérêt d’acteurs économiques nouveaux. Pourquoi voit-on arriver un McDo? Qu’est-ce qui amène ALDI à s’implanter? C’est ce qu’on appelle l‘économie résidentielle.

Note : L'économie résidentielle (voir site du Sénat)  peut être définie comme l'ensemble des activités économiques majoritairement destinées à satisfaire les besoins des populations résidant sur un territoire. S'appuyant sur la consommation locale, elle s'oppose aux activités économiques dont l'existence dépend majoritairement d'une demande extérieure au territoire et qui sont soumises à la concurrence des activités économiques identiques présentes sur d'autres territoires. L'économie résidentielle a pour caractéristique de ne pas être soumise à une forte concurrence extérieure, même si, au sein du territoire concerné, la concurrence entre les activités résidentielles existe. Répondant aux besoins locaux des populations, elle n'est donc pas sujette à délocalisation.  L’étude sur les Côtes d’Armor,   même si elle est ancienne, éclaire bien le sujet. 

J’ai déjà proposé une réflexion sur le sujet dans l’article Nouveaux Questembertois, qui sont-ils?

Alors commune dortoir?
Non, il faut se défaire de ce cliché, étiquette facile, qui ne décrit pas la réalité vivante de notre commune. Cependant, le sociologue Jean Viard peut nous éclairer sur les changements liés à l’organisation du travail, avec des effets sur le logement, les déplacements, etc : « Cet étalement de la ville, ce culte résidentiel du village, ou des vieux quartiers, induisent une société avec des habitants dont nous savons où ils dorment, car c’est là qu’on les recense. Nous savons beaucoup moins où ils travaillent et où ils consomment, se rencontrent et se divertissent. Près de 70 % des gens ne travaillent pas dans la commune où ils dorment. Et comme chacun vote là où il dort plus que là où il travaille, le vote est souvent conservateur, pour préserver le silence, le calme, de bonnes écoles et une homogénéité sociale « confortable ». Quant aux grands projets, aux infrastructures et au développement…, ce sont d’excellentes idées, mais ailleurs. Jean Viard, Lettre aux paysans et aux autres sur un monde durable, Éditions de l’Aube, 2009.

Même si notre indicateur de concentration d’emploi est plutôt favorable, le lien entre l’habitant et le territoire s’est distendu. Et nos communes sont, comme le souligne Jean Viard, le lieu où l’on rentre dormi! La donne a changé de façon radicale et toutes nos institutions doivent s’y adapter : le périmètre restreint de la commune peut-il garder quelque pertinence alors même que les habitants en ont effacé les frontières ?

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