Donner de l’espoir à la jeunesse

Un feu de poubelles devant notre lycée, des élèves qui manifestent, les gendarmes, les pompiers. Comme dans tout le pays. Puis vous regardez la télé, spécialement les chaînes qui se disent d’information continue, et vous êtes assommés de sons et d’images d’affrontements : le bruit et la fureur. Pourtant la réalité questembertoise est bien différente : jamais le dialogue entre les jeunes et les adultes n’a été rompu. Grâce au calme bienveillant du proviseur et des personnels du lycée, à la maîtrise bon enfant des gendarmes, à la médiation du maire, grâce aussi à la maturité et au sens de la responsabilité des lycéens (qu’il faut souligner).

Un malaise profond de la jeunesse : No future ?
Ce n’est pas par hasard si la santé mentale a été déclarée grande cause nationale pour l’année 2026. Les troubles psychosociaux affectent 20 % de la population, une personne sur cinq. Dépression, anxiétés, addictions, troubles alimentaires, affections psychotiques touchent sans doute encore plus fortement les jeunes et le personnel éducatif l’observe chaque jour. (voir ici la publication du préfet du Morbihan sur la santé mentale des jeunes.) Les raisons sont multiples, certaines sont hors de portée de notre action individuelle immédiate : les suites du COVID et du confinement qui a particulièrement touché les collégiens, les lycéens d’aujourd’hui, le dérèglement climatique, les effets de l’IA sur les métiers de demain, les inégalités criantes, le spectre de la dette, et, face à cette montagne de problèmes, notre incapacité à nous les adultes, les vieux, à esquisser un avenir désirable. No future, le slogan des punks s’affiche comme une réalité tangible.

Ils ont préparé le forum avec les animateurs du service information jeunesse de Questembert Communauté

Et pourtant, si on les écoute…
Leur donner la parole, les écouter, voilà ce que Boris Lemaire et le proviseur François Morice ont voulu en proposant cette matinée d’échanges vendredi 9 dans l’amphithéâtre du lycée, transformé en agora où la parole s’exprime en toute liberté. Une vingtaine d’élèves sont venus dire quelles étaient leurs revendications et leurs attentes. Ils ont dénoncé la longueur de leurs journées, 8h-18h, une amplitude horaire à laquelle s’ajoutent les temps de trajets, les devoirs à faire, des coupures erratiques. Ils ont parlé de la pression liée à parcoursup : comment se plier aux exigences opaques d’un algorithme qui décide de votre avenir et vous bloque l’accès aux filières intéressantes ? Ils savent bien aussi que la situation à Marcellin Berthelot est plutôt meilleure que dans beaucoup d’autres établissements, malgré les carences en service de santé, des manques au CDI, des enseignements lacunaires faute de professeur. Ici, il n’y a pas de classes vraiment surchargées, les bâtiments – en cours de rénovation – sont acceptables, même s’ils se transforment en bouilloires en période de canicule. Mais les élèves ont pris conscience que c’est bien pire ailleurs et que la promesse de l’éducation pour tous se fracasse sur des inégalités abyssales d’une ville à l’autre, d’une région à l’autre. Avec un effet d’amplification des avantages pour les uns et des handicaps pour les autres : selon que vous êtes de la grande ville ou de la campagne, des quartiers chics ou des banlieues abandonnées, de familles aisées ou de familles plus modestes, vos chances ne sont pas les mêmes et les dotations de l’État sont plus ou moins généreuses.

Une vieille référence
En 2012, à quelque temps de la présidentielle, le Monde publiait un article fondé sur un rapport de la Cour des comptes : Ecole: les moyens attribués renforcent les inégalités du Monde. Un article bien résumé dans l'accroche : Un document de la Cour des comptes sur les inégalités à l'école montre que l'éducation nationale dépense 47 % de plus pour un lycéen parisien que pour un élève de Créteil. C'était même le sujet de l'éditorial : Notre éducation n'est pas nationale.

Les pires sourds
Les écouter, les entendre : c’est ce que nous avons fait ce matin-là. Les échanges ont continué au restaurant scolaire où les élèves avaient laissé une place sur leur table de 8 pour nous asseoir auprès d’eux. Dans ce moment plus familier, j’ ai entendu des jeunes conscients, attentifs. Des jeunes qui méritent notre respect, notre confiance. Et notre confiance en eux leur permettra de s’assumer, de s’engager, de construire leur avenir.
Mais dans la presse et les médias, dans les assemblées politiques, sur les réseaux sociaux, on a entendu une tout autre musique. Comme cette déclaration d’un ancien ministre : Ces scènes de violence devant les lycées sont ahurissantes . Aucune revendication sérieuse , une épouvantable pulsion de destruction et de désordre (ouh, j’ai peur). Leur irruption dans l’actualité au lendemain de la visite du Pape ne tient évidemment pas au hasard (comme par hasard) . Lors de la venue du Saint-Père , nous avions l’image d’une ferveur réelle, d’une adhésion à son discours de paix , d’une France vibrant à l’évocation des plus belles valeurs sur lesquelles se fondent nos sociétés européennes (oh oui, les valeurs chrétiennes de l’Europe) .Et d’enchaîner sur la probable manipulation de ces jeunes par des forces politiques extrémistes. Il me serait facile d’allonger la liste de ces discours faisandés et d’en trouver des exemples localement.

Au lycée pour apprendre
Une grande gueule de l’Assemblée Nationale (pas de RMC, bien que son discours soit du même niveau) conseillait aux jeunes de retourner travailler, de travailler dur parce que les petits copains en Chine, ils travaillent dur. Outre que l’exemple chinois n’est sans doute pas le plus désirable, ce monsieur semble ignorer que nos élèves sont d’abord studieux, et que déjà ils travaillent dur ! Et dans cette séquence singulière, ils ont appris, différemment, mais ils ont appris des choses importantes sur la société, la citoyenneté. Leur porte-parole disait qu’ils avaient besoin de plus de formation politique pour se préparer à l’âge adulte : ils ont vécu dans ce moment une expérience concrète de politique. Et ce n’est pas rien.

Oser prendre la parole !

Et la suite ?
Cette expérience est déjà un acquis. Mais que restera-t-il de ce moment de vie démocratique ? Un autre grand débat, vite rangé aux archives ? Non, les élus régionaux en ont débattu ces jours-ci (voir ici). Le député Paul Molac en a parlé en commission à l’Assemblée Nationale et le sénateur Simon Uzenat s’est engagé à porter les revendications des lycéens à la chambre haute. Le proviseur a dit qu’il proposerait d’autres moments d’échange. Mais surtout, les jeunes se sont mobilisés, ils sont devenus acteurs de leur destin. Ils continueront le combat.

2 réflexions au sujet de « Donner de l’espoir à la jeunesse »

  1. Merci pour ce texte, Paul.
    Dans l’accroche, tu aurais pu ajouter «et grâce à la maturité et le sens de la responsabilité des lycéens». Les adultes et élus ont fait leur part du chemin, les jeunes également.

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