En un combat douteux

Le titre de mon blog annonce « un regard citoyen » ; et voilà près d’un mois que je n’ai rien publié. Et pourtant, je rumine plusieurs sujets : le rôle des élus face à l’épidémie, les fake news fausses informations relayées massivement, et d’abord la quasi impossibilité d’une réflexion sereine. Car nous avons désormais pas loin de 60 millions de spécialistes d’infectiologie, de stratégie sanitaire, et de prospective sur le passé.

Cygnes noirs, merles blancs

Ils n’ont rien prévu ! Et pourtant tout le monde savait. La catastrophe était prévisible. En tout cas, c’est ce qu’on entend tous les jours ces temps-ci. Mais connaissez-vous l’histoire des cygnes noirs ? Tant qu’on n’a pas découvert, fin XVIIème siècle, des cygnes noirs en Australie, il est admis que tous les cygnes sont blancs. L’expression très ancienne, comme le merle blanc chez nous, est reprise dans un livre de Nassim Nicholas Taleb publié en 2007 consacré aux crises financières. Le cygne noir désigne un événement à trois caractéristiques :

  • Il est absolument imprévisible, complètement improbable, hors de toute attente normale ;
  • il a des conséquences massives : rien ne sera plus comme avant !
  • Dès qu’il est advenu, il devient rétrospectivement prévisible : après coup, il est évident que tous les indices étaient là, sauf que personne ne les avaient vus !

D’ailleurs, Isabelle This Saint-Jean, professeur d’économie à Paris XIII et secrétaire nationale du PS, en fait la brillante démonstration dans un article de Libération, le 21 mars, Le Cygne noir et les aveugles.

En effet, tous les signes avant-coureurs étaient bien là ! D’abord, une épidémie massive était inéluctable. Nous l’avions échappé belle avec la grippe H1N1 en 2009. Mais qui ne s’est pas gaussé de Mme Bachelot et de ses millions de dose de Tamiflu, sans parler des 2 milliards de masques ? A commencer par Elise Lucet dans cette émission de 2010 (à voir ici).
Ce stock encombrant a fondu, il n’a pas été renouvelé, et ces milliards de masques nous manquent aujourd’hui.

Il est vrai qu’on a aussi peu à peu privé l’hôpital public de moyens. La mise en place de la tarification à l’activité (T2A) en 2007, par la loi HPST de la même Madame Bachelot a lancé la machine infernale dont nous mesurons les dégâts aujourd’hui : suppression de lits d’hôpitaux, réduction des effectifs de soignants, etc.

Et l’on pourrait faire la liste de toutes les décisions qui ont conduit à nous mettre en grande difficulté face à la pandémie. Mais, il faut quand même se rappeler que nous avons par des votes successifs et des majorités démocratiquement désignées mis au pouvoir et soutenu les dirigeants qui ont pris ces décisions !

Nous avons collectivement admis qu’il fallait payer moins d’impôts et nous nous plaignons maintenant de la dégradation des services publics ! Ah, oui vous allez m’expliquer que vous ne souhaitez payer moins d’impôts, mais que vous réclamez plus de justice fiscale. En fait, la justice fiscale, c’est quand moi je paie moins d’impôts et quand les autres apportent leurs justes contributions !

Ils savaient? Je dirais même que c’est voulu !

L’aveuglement collectif peut entraîner plus loin, vers des fantasmes complotistes. Non seulement, on refuse de voir l’enchaînement de décisions auxquelles nous avons consenti mais on cherche des responsables, et bien sûr on les trouve. Dans les situations de crise, on trouve toujours des boucs émissaires. Le gouvernement bien sûr, mais plus globalement, les « princes qui nous gouvernement », les élites du « système » qui sont forcément contre le peuple. D’où l’engouement pour le Professeur Raoult, vu comme le modèle de l’antisystème, alors qu’il est un grand professeur mandarin bien classique. Car non seulement ces responsables irresponsables n’ont pas agi à temps mais ils ont caché au peuple ce qu’ils savaient ; et bien sûr, ils savaient tout ! En tout cas, c’est des « informations » qu’on trouve sur internet en particulier avec le hashtag #ilssavaient. Et on n’est pas loin de sortir la guillotine : « Ils savaient et n’ont rien fait. Des têtes doivent tomber ! » Déferlement de haine, évidemment à partir d’informations tronquées ou carrément fausses. Lire par exemple cet article de La Croix Coronavirus : #IlsSavaient, la colère contre les élites s’exprime sur Twitter.

Plus fort encore, non seulement, ils n’ont rien fait, mais au fond, cela fait partie d’un plan secret. Un plan chinois contre Taiwan, un plan de la CIA contre la Chine, un plan de Bill Gates contre l’Afrique… J’entendais parfois dans mon enfance : « Mais tout ça c’est voulu! » Rien n’aurait donc changé ?

L’incurie, l’impéritie, la gabegie…

Je fais exprès d’employer des grands mots, parce que ça fait encore plus peur. J’ai mal à la tête, bon ça fait mal, j’ai des céphalées, alors ça devient grave, je souffre de céphalalgie, vite appelons le SAMU. Alors je traduis:

  • l’incurie : ils s’en foutent
  • l’impéritie : c’est des nuls
  • la gabegie : le désordre et le gaspillage

Voilà en résumé ce qui se dit de nos dirigeants ; rien de neuf, là non plus. Sauf que dans le contexte, aucun pays ne semble avoir trouvé des réponses complètement satisfaisantes ! Car les comparaisons restent hasardeuses, aussi bien sur le nombre des malades, des personnes touchées mais asymptomatiques. Bien malin qui s’y retrouve dans les chiffres publiés ici et là, comme le montre cet article du Monde  « Infections, tests, courbes ou données brutes : bien lire les chiffres sur le coronavirus. »

Gouverner, c’est prévoir, me rappelait un de mes correspondants sur les réseaux sociaux. Mais qui peut prévoir l’imprévisible ? Et dès lors, comment faire autrement que piloter presque à vue (dans le brouillard) en s’appuyant sur des conseils divers et, sans doute, compétents ?

Ceux qui ne devraient pas trop la ramener

Evidemment, certains tentent de surfer sur les difficultés. Mais, comme le rappelait X. Bertrand, « il y en a qui ne devraient pas trop la ramener ! » Sans remonter sur les choix politiques qui ont réduit les moyens dédiés au service public de santé, où les responsabilités, comme on l’a vu, sont largement partagées, revenons sur le premier tour des élections municipales. Dans les jours qui précèdent, la question se pose : faut-il les maintenir ? Je citerai seulement une réponse du leader officiel d’un grand parti politique : « Reporter les élections municipales serait un coup de force institutionnel » et une « utilisation de la crise sanitaire pour éviter une débâcle électorale ». Et il suffit de chercher un peu pour trouver que tous les caciques des partis tenaient à peu près ce même discours. Quelques jours plus tard, le ton avait changé : « une folie d’avoir maintenu ce premier tour ; on a mis en danger les électeurs et tous ceux qui tenaient les bureaux de vote. » Sans parler de tous ceux qui minimisaient le risque sanitaire « une grippette » et qui maintenant disent que le gouvernement n’a pas su voir venir la menace.

Le cynisme, ennemi intime de la démocratie

Dans le tohu-bohu, la confusion que provoque la pandémie, je conçois que l’on fasse des erreurs d’appréciation, par exemple qu’on pense à l’instant T qu’il vaut mieux garder le calendrier des élections tel qu’il était prévu, et qu’on se rende compte peu après qu’il aurait mieux valu les reporter. Mais pourquoi ne pas avouer l’erreur ? Pourquoi affirmer le juste contraire de ce qu’on disait quelques jours avant ? Cela s’appelle du cynisme de basse politique, le pire ennemi de la démocratie dans la crise que nous traversons.

Le monde d’après?

Que sera le monde d’après la pandémie ? Là encore, les prévisions sont difficiles. Une des rares certitudes : une dépression économique profonde, dont nous mettrons du temps à sortir. Choisirons-nous collectivement de redonner des moyens à nos services publics de santé, aux établissements d’accueil de personnes âgées ? Accepterons-nous de reconnaître la valeur de ce qu’apportent à notre pays les petites mains des métiers indispensables, ces « gens de peu » qui, quoi qu’en disent certains, ne sont pas des « gens de rien » ?

Tiens, voilà des questions qui pourraient l’objet d’un grand débat.

3 réponses pour “En un combat douteux”

  1. Casalonga21 avril 2020 à 0 h 54 minRépondre

    Je rejoins votre analyse sur bien des points, mais je vous trouve bien indulgent sur l’incurie du gouvernement.
    Si moi simple Questembertois, ayant juste assez de temps pour m’informer sur internet, j’avais toutes les informations nécessaire fin février permettant permettant d’être quasi certain que l’épidémie se développerait en France, car l’on refusait de fermer les frontières et surtout d’arrêter les les avions , il est anormal que les services d’état n’ai pas pu faire la même analyse.

    Dès février nous savions que le Ro du virus était supérieur à la grippe, nous savions qu’il existait des personnes asymptomatiques et que les symptômes apparaissaient en moyenne 6 jours après l’infection et que le taux de mortalité était supérieur à la grippe.
    Toutes ces informations étaient connues en février et parfaitement documentées par la chine. À partir de là si l’on ne ferme pas les frontières, la suite des évènements était prévisible. Comment espérer contenir le virus, c’est vraiment parier sur un coup de chance, que nous n’avons pas eu en France.

    La vérité, c’est que ce confinement, ou la fermeture des frontières était bien trop disruptif pour le schéma mental de nos dirigeants appliquant la même logique que les gouvernements précédents Hollande, Sarkosy et autre. L’économie est ce qui dirige le monde et le pouvoir politique ne peut pas se réinventer, l’argent est une sorte de règle immuable, comme si c’était une science, et qu’on ne pouvait pas en changer les règles de création ou de circulation. Le monde est tel qu’il est et on doit faire avec… C’est seulement au dernier moment face à la réalité qui s’impose qu’il finit par voir la réalité et applique des mesures qui vont à l’encontre de leur croyance. Alors qu’appliqué un tout petit peu plus tôt elles auraient pu être bien plus bénigne. C’est cette logique appliquée indifféremment par le parti socialiste et la droite en France depuis des années qui nous amènent dans le mur. Notre cerveau est ainsi fait qu’il refuse les informations qui perturbent trop les croyances que l’on s’est forgé et qui ont déterminé nos décisions passées. Ceci est parfaitement montré par des expériences sociales. La plupart des gens refusent de se renier, même face à l’évidence. Et nos dirigeants ne font pas mieux, c’est regrettable on pourrait espérer que le XXIe siècle voient des politiciens, connaissant ces expériences sociales, et ayant maitrisé leur propre mental suffisamment pour ne pas tomber dans ce genre de piège et qui ai le courage d’assumer leur position.

    De même notre système démocratique même est complètement dépassé, et ne tiens pas compte de toutes les avancées mathématique et technologique des 60 dernières années. Avoir défendu le scrutin à jugement majoritaire aux dernières élections n’est pas anodin, c’est un petit pas, parmi beaucoup d’autres qu’il est urgent de faire pour améliorer nos démocraties.

    Mais entendons-nous bien, la crise économique qui vient, le confinement, et les effets de ce virus sont ridicules comparer aux effets plus lents de la perte de la biodiversité combinée au changement climatique. Face à eux, il n’y aura pas de geste barrière, pas de vaccins possible, seule l’implacable réalité. Aujourd’hui on craint une pénurie alimentaire, simplement car les rouages économiques sont grippés…. Qu’en sera-t-il lorsque le climat engendrera des pertes de rendement monstrueuses dans l’agriculture ou autre ? Le jour ou cela arrivera j’espère vous ne parlerez pas de cygne noir… car bon sang on est au courant depuis longtemps et on sait ce qu’il faut faire, cela resemble à ce confinement, mais personne n’ose. Et si vous n’êtes pas déjà convaincu, puiscequ’on parle de cygne noir je vous invite à regarder les vidéos sur le sujet de la l’excellente chaîne Thunkerview, ayant le cygne noir comme emblème.

    Cordialement.

    1. Paul Paboeuf24 avril 2020 à 9 h 20 minRépondre

      Je vous remercie de votre contribution et j’apprécie que vous ayez souligné les points d’accord. Il reste cependant des points de frictions. Ci-dessous quelques observations et commentaires sur votre réponses.
      Je rejoins votre analyse sur bien des points, mais je vous trouve bien indulgent sur l’incurie du gouvernement.

      Je ne crois pas qu’on puisse parler d’incurie ! Comme j’ai expliqué, ce mot signifierait qu’ils s’en foutent ! Ils ont pu prendre trop tard de mauvaises décisions, ça se discute, mais rien ne permet de dire qu’ils s’en foutent !

      Si moi simple Questembertois, ayant juste assez de temps pour m’informer sur internet, j’avais toutes les informations nécessaire fin février permettant permettant d’être quasi certain que l’épidémie se développerait en France, car l’on refusait de fermer les frontières et surtout d’arrêter les les avions , il est anormal que les services d’état n’ai pas pu faire la même analyse.

      Je crois que nous avions les mêmes informations, et sans doute beaucoup moins que les services de l’Etat.

      Mais posons-nous la question : quel était l’opinion publique à ce moment-là ? Il serait sûrement facile de retrouver ce qui se disait dans les médias ou les réseaux sociaux. Et donc qui aurait été prêt à accepter des décisions plus dures ? Rappelez-vous les réactions quand le confinement a été annoncé le 13 mars. Dans nos démocraties, au-delà de la volonté politique se pose la question de l’adhésion de la population.
      Cela me fait penser à Daladier rentrant de Munich en 1938 où les démocraties occidentales se sont couchées devant Hitler : la foule l’applaudit, les gens croient que la paix a été sauvée, Daladier sait qu’il n’en est rien, il ne peut pas le dire, et s’il le disait, personne ne le croirait.

      [….] si l’on ne ferme pas les frontières, la suite des évènements était prévisible. […]

      « Fermer les frontières » (vous employez deux fois l’expression) ? Tout ce que j’ai lu sur cette question ne m’a pas permis de me faire une opinion assurée sur la question. Juste une citation d’Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève – mais j’en trouverais beaucoup d’autres – : « Il n’y a pas de démonstration épidémiologique claire de l’efficacité d’une telle mesure. Dans un monde très interconnecté, c’est illusoire. » Pas de certitude donc, sauf chez ceux qui en font un dogme ou un fonds de commerce politicien.

      La vérité, c’est que ce confinement, ou la fermeture des frontières était bien trop disruptif pour le schéma mental de nos dirigeants appliquant la même logique que les gouvernements précédents Hollande, Sarkosy et autre.


      Vous mettez dans la même phrase, le confinement ET la fermeture des frontières et vous dites que c’est disruptif pour les dirigeants. D’accord, la plupart des dirigeants ne sont pas pour la fermeture des frontières, sauf… Quant au confinement, les dirigeants ont perçu la difficulté de le faire appliquer, la lourdeur des conséquences pour tous. Mais à voir la réaction des citoyens lambda, c’est plutôt de côté que le confinement est disruptif !

      [….] La plupart des gens refusent de se renier, même face à l’évidence. Et nos dirigeants ne font pas mieux, c’est regrettable on pourrait espérer que le XXIe siècle voient des politiciens, connaissant ces expériences sociales, et ayant maitrisé leur propre mental suffisamment pour ne pas tomber dans ce genre de piège et qui ai le courage d’assumer leur position.

      Oui, vous avez raison, la plupart des gens refusent de se renier ! Mais ne réservez pas cette affirmation aux « politiciens » !

      […..]
      Mais entendons-nous bien, la crise économique qui vient, le confinement, et les effets de ce virus sont ridicules comparer aux effets plus lents de la perte de la biodiversité combinée au changement climatique. [….]

      Je ne suis pas très optimiste non plus, mais je crois toujours que nous sommes ensemble capables de construire un avenir meilleur.

      Et si vous n’êtes pas déjà convaincu, puiscequ’on parle de cygne noir je vous invite à regarder les vidéos sur le sujet de la l’excellente chaîne Thunkerview, ayant le cygne noir comme emblème.

      Oui je connais ce site, où le pire côtoie le meilleur. Mais ma première objection va au média : il faut une heure pour écouter une interview, l’auditeur est captif. Je préfère l’écrit qui permet aussi bien le survol que l’analyse et la vérification.

  2. Casalonga28 avril 2020 à 3 h 06 minRépondre

    Merci pour votre réponse.

    Lorsque je parle de fermer les frontières, entendons-nous bien, il n’y a aucun dogme derrière. Cela n’aurait été rien d’autre qu’une sorte de premier confinement, moins coûteux. Et il y avait évidemment différente façon de le penser (période d’isolement comme le fait la chine aujourd’hui, etc..).

    Bien sûr aucune certitude de succès avec de telles mesures. (D’ailleurs il semble que le virus a circulé assez tôt en France) Mais le ratio gain/risque est largement favorable.
    Au vu des informations qui provenaient de Wuhan, il me semble qu’on a raté une marche entre l’étape, tout va bien , on demande juste aux gens de bonne volonté qui rentre en France et qui ont de la température de se confiner chez eux. Et l’étape confinement totale du pays ou l’on déploie des drones pour surveiller le respect des règles.

    Bien sûr la critique est facile, l’opinion publique était problématique, tout comme le coup que cela aurait porté à l’économie. Il fallait avoir le courage et la vision, pour oser et expliquer avec quelques semaines d’avance. Apparemment, il manquait au moins l’un des deux. C’est exactement la même problématique que pour l’écologie. On veut bien faire des mesures acceptables, piste cyclable, voiture électrique .. Mais pour les vraies mesures contraignantes, il faudra attendre le désastre. C’est bien dommage.

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