Non, le petit Prince ne demande pas ça à l’aviateur tombé du ciel dans le désert, mais le sujet vélo, voies cyclables, parcs à vélos anime les échanges sur les réseaux sociaux et je me suis dit que ça méritait une réflexion partagée.
Mais y a pas de vélos!
Pourquoi faire des voies cyclables, des chaucidous, des parcs à vélo, alors que tout le monde (enfin presque, ceux qui s’expriment beaucoup sur FB en tout cas) nous dit qu’il n’y a pas de vélos, ou si peu ! C’est vrai qu’on voit moins de vélos que de voitures parce que ça occupe moins de place. Mais en effet, il y en a moins.
Cependant, il pourrait y en avoir plus, et même il devrait y en avoir plus. Pour de multiples raisons qui ont conduit les élus, les gouvernements successifs à promouvoir l’usage de la bicyclette, à inciter les communes et communautés de communes à développer les aménagements de mobilités douces, à pied, à vélo, à trottinette aussi.
Pas une lubie d’escrolo local
Dans ce domaine comme dans quelques autres, certains ricanent (à Questembert, mais aussi à Sarzeau, territoire encore marqué par le cycliste Lappartient) qu’il s’agit de lubies de l’écologie punitive, comme ils disent. Pourtant la Région Ile-de-France dirigée par Valérie Pécresse (LR) a monté un énorme plan vélo à l’échelle de tout le territoire francilien. Dans un projet qui prévoit 650 km d’itinéraires et 9 lignes cyclables larges, continues, confortables et sécurisées à travers la région, le conseil régional se dit prêt à y investir jusqu’à 300 millions d’euros, soit 60% du budget total.

Auto ou vélo? Les deux sans doute
Quelques points de comparaison?
Avec un vélo de 15 kg – poids moyen pour un vélo de ville – vous transportez sans trop de peine votre propre poids et vous pouvez ajouter des bagages ou simplement vos achats du marché. Faut-il parler de votre consommation énergétique? Pour parcourir un km à vélo, il faut environ 25 wattheures, alors qu’il en faut entre 3 et 4 fois plus en marchant. Voir Le vélo, maillot jaune de l’efficacité énergétique. Notez que le cycliste et le vélo, ça fait souvent moins de 100 kg. Le même kilomètre avec une (petite) voiture de 1200 kg, c’est environ 600 wh, pour transporter la plupart du temps une seule personne, car plus de 8 conducteurs sur 10 sont seuls dans leur véhicule (à lire ici).
Si on parle de coût, il faut admettre que pour le vélo, c’est négligeable, alors que pour l’auto… Au bas mot, simplement pour le carburant, il faut compter 0,10 € du km pour votre petite voiture (5l au 100 à 2€), mais il est plus raisonnable de calculer avec le barème des indemnités kilométriques qui inclut, outre le carburant, les autres dépenses (amortissement, pneus, assurances, entretien) et là votre petite voiture vous revient à 0,60€. En résumé, vous doublez le prix de votre baguette si vous prenez la voiture pour faire le km (X2) jusqu’à la boulangerie.
Quant au gain de temps apporté par l’automobile, il reste négligeable en dessous des cinq ou six kilomètres, car il faut ajouter le temps pour trouver un stationnement… et la marche à pied jusqu’à la boulangerie (c’est vrai qu’il n’y a pas assez de parkings comme on le souligne toujours). Évidemment, ne parlons pas des bienfaits pour la santé que procure la pratique du vélo.
Cela dit, vous n’avez pas forcément envie d’affronter la grande pluie ou le vent glacial. Moi, non plus.
Poser des questions sur les aménagements pour le vélo est tout à fait normal ; toute dépense publique doit pouvoir être examinée, évaluée, comme l’affirme l’article 14 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen.
Article 14 Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée.
La haine du cycliste ?
Au-delà de la critique, qu’on peut discuter, le discours sur la question se teinte d’acrimonie, sinon de haine envers tous ceux qui osent se déplacer à vélo, faire la promotion de la bicyclette. Forcément des écolos-bobos-véganes professant une idéologie woke. L’agressivité reste verbale la plupart du temps, mais le chauffeur/chauffard peut aller jusqu’à l’intimidation (frôler le cycliste au plus près, oui, ça fait peur). Ça fait d’autant plus peur qu’il y a régulièrement des accidents, avec des blessés graves, et aussi des morts
En 2025, 227 cyclistes sont morts sur les routes, 21% de plus qu’en 2019. A la campagne, les dangers sont multipliés en raison de la vitesse des véhicules, de l’étroitesse des routes et de l’absence de pistes cyclables. (source). Plus grave, ce conducteur de SUV qui a volontairement écrasé un cycliste; il sera jugé pour meurtre en cour d’assises.

Ci-joint, un exemple, presque anodin, des publications antivélo sur FB. Il y en a de bien pires, qui sont des appels à la violence.
VAE, trottinettes, etc
L’usage du vélo, au fil du temps, est devenu un signe de déclassement après avoir été vu comme une chance (avoir un vélo pour sa communion, pour son certificat). Mais il a fallu ensuite avoir une moto, ou à défaut une mobylette, puis avoir une auto, et maintenant un SUV. L’arrivée des VAE (Vélos à Assistance Electrique) a un peu redoré l’image de la bicyclette auprès des plus âgés et plus fortunés. Et désormais, la trottinette électrique séduit les jeunes et les moins jeunes. Ce qui permet de redonner un peu d’attrait à ces modes de transport moins gourmands en espace et en énergie.
Ivan Illich, un précurseur, il y a 50 ans
Dès 1973, le philosophe Ivan Illich, dans Énergie et équité, montre avec brio, mais pas toujours de façon très lisible, que la bicyclette est l’avenir de la mobilité. Il montre que, contrairement à une idée reçue, l’automobile ne permet pas de gagner du temps. (Voir l’annexe A la recherche du temps gagné p. 46-54)
Un vélo n’est pas seulement un outil thermodynamique efficace, il ne coûte pas cher. Malgré son très bas salaire, un Chinois consacre moins d’heures de travail à l’achat d’une bicyclette qui durera longtemps qu’un Américain à l’achat d’une voiture bientôt hors d’usage. Les aménagements publics nécessaires pour les bicyclettes sont comparativement moins chers que la réalisation d’une infrastructure adaptée à des véhicules rapides. Pour les vélos, il ne faut de routes goudronnées que dans les zones de circulation dense, et les gens qui vivent loin d’une telle route ne sont pas isolés, comme ils le seraient s’ils dépendaient de trains ou de voitures. La bicyclette élargit le rayon d’action personnel sans interdire de passer où l’on ne peut rouler : il suffit alors de pousser son vélo.
Le vélo nécessite une moindre place. Là où se gare une seule voiture, on peut ranger dix-huit vélos, et l’espace qu’il faut pour faire passer une voiture livre le passage à trente vélos. Pour faire franchir un pont à 40 000 personnes en une heure, il faut deux voies d’une certaine largeur si l’on utilise des trains, quatre si l’on utilise des autobus, douze pour des voitures, et une seule si tous traversent à bicyclette. Le vélo est le seul véhicule qui conduise l’homme de porte à porte, à n’importe quelle heure, et par l’itinéraire de son choix. Le cycliste peut atteindre de nouveaux endroits sans que son vélo désorganise un espace qui pourrait mieux servir à la vie. La bicyclette permet de se déplacer plus vite, sans pour autant consommer des quantités élevées d’un espace, d’un temps ou d’une énergie devenus également rares.
Le discours d’un prêtre formé par les Jésuites
Ivan Illich n’était pas Jésuite, membre de la Compagnie de Jésus, mais il avait fait ses études à l’Université pontificale grégorienne de Rome, dirigée par les Jésuites. Il avait été ordonné prêtre à New-York, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a été un curé iconoclaste. Au Centre Interculturel de Formation, où les religieux nord-américains apprennent l’espagnol et se confrontent aux réalités économiques et culturelles de l’Amérique latine, il contribue à forger de la Théologie de la Libération. Un regard totalement neuf sur la religion, mais aussi sur l’école, sur la médecine, sur la technologie.

Pour ceux qui veulent approfondir cet aspect, voir cet article de la revue (jésuite) Etudes.
Ivan Illich et la crise de l'Eglise
Et plus largement sur Ivan Illich
Les deux vies d’Ivan Illich.
https://theconversation.com/le-velo-ce-mode-de-deplacement-super-resilient-138039
https://www.jesuites.com/fiche-ecojesuit-tout-est-lie-une-crise-globale
Mais il parle aussi de vélo
Un réseau routier moderne ne fait que créer une demande de voitures
Dès 1973, le philosophe Ivan Illich préconise l’usage de la bicyclette pour nos déplacements et prophétise un « combat acharné entre vélos et moteurs ».
